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Posted 02 Nov 2002

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Joost Meuwissen, ‘Extension d’une maison près d’Eindhoven, Pays-Bas. One Architecture’, l’architecture d’aujourd’hui, 343, novembre-décembre 2002. Traduit de Catherine Méthais, Isabelle Taudière, Élizabeth Weinzorn (Paris: Éditions Jean-Michel Place, 2002), 66-69.

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Extension d’une maison près d’Eindhoven, Pays-Bas. One Architecture

Joost Meuwissen

Voilà vingt ans, Monsieur B. fait construire une maison pour sa famille en bordure d'un petit village du Brabant. Monsieur B. aime bien la France, et la maison, un bâtiment de briques assez ra­massé, peint en blanc, avec des fenêtres à petits carreaux et des chambres mansardées sous un toit de tuiles, reflète bien le style français alors en vogue aux Pays-­Bas pour les maisons de cam­pagne. La construction achevée, la famille y installe les meubles et oublie aussitôt la maison. Car au lieu d´habiter le bâtiment nouvel­lement construit, elle vit sur la terrasse et dans Ie jardin. Il n´y a guère que le chien qui se plaise à l´intérieur. Le feu qui brûle en permanence dans la cheminée se charge de rappeler l´idée d´un habitat qui en réalité ne se pra­tique pas ici. La famille préfére­rait de loin dormir en plein air.
Par l´achat de plusieurs parcelles contiguës à son jardin, Monsieur

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B. essaie d´éviter qu´un voisin, par une construction mal venue, ne reduise la vue – et par la même l´espace vital de la famille. Le jar­din s´agrandit donc continuellement, jusqu´à jouxter une réserve naturelle située non loin de là. Jardin et nature ne font plus qu´un. La légère inclinaison du terrain sablonneux ajoute encore à cet effet. Voyant cela, la paysa­giste chargée du jardin alterne plantations libres et plantations ordonnées et les dispose en éven­tail, créant ainsi plusieurs pers­pectives. Aucune ligne, toutefois, ne forme un axe avec la maison. La famille est de plus en plus in­satisfaite de cette maison, petite, massive et, contrairement au jardin, toujours identique à elle-même. Pour être à la mesure de l´extérieur, elle doit s´agrandir. One Architecture prépare alors une plaquette de présentation de maisons d´habitation parmi les plus exemplaires afin de déter­miner le type d'architecture que préfère la famille. Parmi les mo­dèles choisis, on trouve la maison de campagne GeerJing, construite par Rem Koolhaas à Holten, des maisons de Frank O. Gehry, de Ben van Berkel, des architectes belges Stéphane Beel et Luc Reuse, jusqu´a des exemples d´AIvaro Siza et de Schinkel. On y a même ajouté la villa Rotonda de Palla­dio. Pourtant, les maîtres d´oeuvre les trouvent toutes trop étriquées. La seule construction qui leur plaise est la maison Farnsworth de Mies van der Rohe. Pour ses vastes proportions d´une part, et aussi parce qu´elle est un peu sur­élevée par rapport au jardin. Sa­chant cela, One Archirecture choisit donc, de la même ma­nière, de surélever d´un demi-­mètre la partie nouvelle. Cette extension ‘miesienne’ au plan libre s´avance comme une digue devant l'ancien bâtiment. De là, le regard franchit maintenant le seuil du bâtiment et traverse route la profondeur du jardin et du paysage qui le prolonge. L'es­pace interieur élargi devient ainsi une sorte de paysage en terrasse. L'opposition entre maison fer­mée et jardin ouvert s'en trouve abolie. Puisque le paysage est gé­néralement dépourvu de piliers (le ciel n'a pas besoin de soutien), il ne doit pas davantage s'en trouver dans la maison. S´ils avaient été nécessaires, ils au­raient sans doute eu la forme de petits pylônes à haute tension ou de petites tours Eiffel. Les tours Eiffel se justifiant par le fait que Monsieur B., comme je l´ai déjà dit, aime beaucoup la France. En aucun cas, en revanche, ces pi­liers n´auraient pu être en forme de palmiers, car le paysage a ici

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réellement un caractère de pay­sage, il n´est pas une simple méta­phore. Le paysage ou, comme di­rait Mies, la ‘nature’ est déjà là.
Le seul appui dans la nouvelle extension de la maison est une ‘citation’ d´un poteau du pavilion de Mies à l'exposition de Barcelone. Du point de vue sta­tique, il est superflu puisqu´il pourrait aussi bien faire partie de la paroi dans l´axe de laquelle il s´aligne. Il rappelle plutôt le fait que, chez Mies, il y a souvent deux types de constructions: celles qui n´ont pas de fonction statique mais que l´on voit et celles qui demeurent invisibles mais sont indispensables à la sta­tique. L´appui renvoie aussi à un autre thème typiquement mie­sien: le rapport entre mur porteur protecteur et façade de verre. Dans le projet de la maison Resor (1937-1940), les points d´appui sont encore légèrement en retrait de la façade, dans l´es­pace intérieur. Il faut attendre la maison Farnsworth (1945­-1951) pour qu´ils soient placés directement devant la façade de verre. Vus de l´espace intérieur, ils font partie de l´extérieur nor­malement sans point d´appui. Manifestement, Mies ne cher­chait par là ni à donner valeur

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égale a l´intérieur et à l´extérieur, ni à suggérer la fusion des deux espaces, mais à accroître l´importance de la nature – nous di­rions sans doute aujourd´hui à l´esthétiser. “Lorsque vous regardez la nature à travers les murs de verre de la Farnsworth House, elle prend une significa­tion plus profonde que lorsque vous vous tenez à l'extérieur. C´est l´expression de davantage de nature [...].”[1] Cette idéalisation de la ‘nature’ par le biais de la construction se fonde, je pense, sur une mise en symétrie de l´espace intérieur et de l´espace extérieur. Les piliers sont situés sur cet axe de symétrie. Ils n´ap­partiennent ni à un domaine, ni à l´autre. Ils ne génèrent pas ‘d´espace intermédiaire,’ pas plus qu´ils ne définissent un cadre. Le regard qui va de l´intérieur vers l´extérieur passe toujours le long d´un pilier ou entre deux piliers. Cet effet est renforcé par le fait qu´à chaque pilier, les surfaces de verre de la façade s´interrompent.[2]
Notre maison des environs d´Eindhoven n´offre pas une vue sur une nature faussement à l´état brut, suivant le modèle ‘à l´anglaise,’ mais sur un jardin extrêmement soigné. Les planta­tions en éventail guident le re­gard alternativement dans deux directions. Dans le premier cas, on découvre une perspective dont le point de fuite est ponctué de deux immenses vases en céra­mique de l´île de Java. Dans le deuxième, la perspective aboutit à la réserve naturelle. À l´origine, ces deux directions du regard étaient conditionnées par le tracé des limites du terrain. La façon dont elles se sont mises en place est plus ou moins le fruit du ha­sard. Le résultat est pourtant un contrôle total de la vue. Cette si­tuation ne réclame pas, comme chez Mies, la symétrie de l'espace intérieur et extérieur, mais un ordre flexible en mesure de struc­turer la largeur du panorama. La façade sur le jardin se com­pose donc de trois éléments mo­biles sur un plan horizontal (élé­ments coulissants): des portes coulissantes en acier inoxydable, des moustiquaires côté extérieur et des stores de toile, coulissants eux aussi, côté intérieur. La succession des éléments et leur su­perposition produit des inter­valles et des rythmes variables. Il n´existe pas de rapport géomé­trique à l´ensemble de la struc­ture porteuse – et d´ailleurs il n´a pas été souhaité.

Lire le commentaire par Bénédicte Grosjean

Lire le commentaire par Urs Primas



[1]  Ludwig Mies van der Rohe, entretien avec Christian Norberg-Schulz in L´architecture d´aujourd´hui No 79, sept. 1958, p. 100, cité in Wolf Tegethoff, Mies van der Rohe. The Villas and Country Houses (New York: MoMa, 1985), 130.

[2]  130-131.


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